D’octobre 2024 à janvier 2025, la médiathèque La Tannerie a accueilli un groupe d’étudiants de l’École supérieure d’art et de design (ESAD) TALM-Le Mans pour questionner la place et le rôle de ce lieu dans son environnement. Retour sur une démarche originale et ses apports pour une réflexion sur des équipements de lecture publique datant des années 2000.
Le contexte et la démarche
Suite à l’intérêt manifesté par l’équipe pédagogique référente du Diplôme national supérieur d’expression plastique « Design & Territoires » (valant grade de Master) et en accord avec la direction de l’établissement, l’ESAD TALM-Le Mans a conduit, pendant l’année universitaire 2024-2025, un projet « Design et futurs d’usage de la médiathèque La Tannerie » sur Sillé-le-Guillaume, répondant à une lettre de mission produite par le Département de la Sarthe et la Ville de Sillé-le-Guillaume.
Pour TALM-Le Mans, ce projet répondait aux objectifs pédagogiques suivants :
- Initier les étudiants à l’enquête de terrain in situ ;
- Explorer les soutenabilités d’usage futures de la médiathèque ;
- Concevoir des projets de design concrets, viables et responsables.
Pour la Ville de Sillé, suite à un diagnostic de l’activité de la médiathèque La Tannerie et de ses relations avec le territoire, l’accueil de ce projet répondait à la volonté de l’équipe municipale de conduire une réflexion pour redynamiser l’équipement (ouvert en 2002) et questionner son rayonnement dans la perspective de la production d’un Projet culturel, scientifique, éducatif et social (PCSES) permettant d’adapter les fonctions et les espaces aux usages (actuels et nouveaux) des habitants.
Pour le Département de la Sarthe, ce projet permettait à Sarthe Lecture d’accompagner une démarche concrète pour nourrir une réflexion sur la requalification de bibliothèques existantes à partir d’une expérimentation sur un équipement-type.
Le projet s’est déroulé en trois phases :
- Du 1er au 4 octobre 2024 : Enquête de terrain lors d’une semaine d’immersion à Sillé-le-Guillaume.
- D’octobre 2024 à janvier 2025 : Conception de projets de design à TALM-Le Mans avec des visites régulières à la médiathèque La Tannerie. Un projet collectif autour d’un objet mobile a fait l’objet d’un prototypage en s’appuyant sur les moyens techniques de l’ESAD et les ressources matérielles de la Chutothèque.
- De janvier à avril 2025 : Restitution des projets aux partenaires et valorisation des travaux sous forme d’édition des livrables, d’expositions (lors des Journées Portes ouvertes de TALM-Le Mans puis à la médiathèque La Tannerie) et d’ateliers (à la médiathèque La Tannerie dans le cadre du Printemps des poètes en Haute-Sarthe). L’exposition et les ateliers proposés à la médiathèque La Tannerie ont été mis en œuvre dans le cadre d’un accueil en stage d’une étudiante en 1ère année du DNSEP.
L’enquête de terrain
Une dizaine d’étudiantes sont d’abord venues sur une semaine à Sillé-le-Guillaume pour découvrir le territoire et la médiathèque, plus particulièrement pour repérer comment cette dernière s’inscrivait dans son environnement.

Formées à la méthodologie de l’enquête de terrain (telle que pratiquée dans les sciences sociales), elles ont d’abord arpenté la commune pour se familiariser avec le territoire d’accueil. À travers une déambulation, des propositions de jeux, d’exercices ont permis de construire un « répertoire sensible de formes et une bibliothèque de matières et matériaux ».

Cette première étape leur a permis de commencer à dégager les « éléments constitutifs et remarquables » du terrain d’exploration et tenter de les rassembler, possiblement de les contextualiser et de les représenter sous différentes formes (esquisses, cartes…) pour commencer à comprendre le terreau du site étudié (la médiathèque).

Elles ont ensuite rencontré des habitants de la commune, à travers des entretiens avec un panel d’acteurs locaux (élus et agents, artistes et partenaires, usagers, ancienne bibliothécaire…) et de manière plus spontanée via des « micro-trottoirs » avec des citoyens (fréquentant ou non la médiathèque) sur un « point de contact » privilégié, le jour du marché.
« Il y a une population qui sort peu, [...] c’est ces gens-là qu’il faudrait toucher.
C’est plus difficile, mais ça, c’est le même problème partout [en campagne]. »
Cette semaine s’est achevée par une série de performances dans l’espace public, avec des interventions artistiques (sous forme de marquages temporaires au sol ou de lectures) dans plusieurs endroits de la commune, avec l’objectif d’aider à une « interprétation poétique des lieux (dans le sens du renouvellement des imaginaires) » et de valoriser la présence des étudiants auprès des habitants.

L’appui au diagnostic
Il ressort de l’enquête plusieurs constats dont certains viennent confirmer des éléments déjà pointés par les responsables de la médiathèque (ancienne et actuelle) dans un diagnostic de l’activité de la médiathèque :
- Les points négatifs
- Le service est globalement mal identifié et méconnu, notamment auprès des personnes interrogées sur la place du marché (30% d’entre elles ont déclaré ne jamais s’y rendre). L’éloignement de la médiathèque du centre-bourg, les horaires peu adaptés ou le manque d’intérêt pour l’offre de services ont été évoqués comme raison de cette non-fréquentation. Un déficit de communication a été également relevé parmi les acteurs locaux, en particulier l’absence d’une signalétique dédiée depuis le centre-bourg.
- Pour les usagers, les freins concernent principalement l’accessibilité du lieu : manque de stationnement, cour et entrée de la médiathèque peu accueillantes, trop peu de mobilier de confort…
- Les points positifs
- Un attachement fort des habitants et des usagers à un lieu chargé d’histoire (ancienne tannerie) ;
- Une relation privilégiée avec les bibliothécaires et une ambiance conviviale.
D’une manière générale, cette enquête traduit à la fois une méconnaissance de la médiathèque et de son activité, qui induit une double logique de non-fréquentation du lieu et de non-recours à son offre de services. Elle vient cependant conforter, pour les utilisateurs du lieu, une opinion globalement très satisfaisante sur les services offerts, avec un souhait d’adapter l’aménagement de la médiathèque, dans ses espaces intérieurs comme extérieurs.
Les propositions
À partir de la synthèse de l’enquête de terrain, les étudiantes ont imaginé et conçu, d’octobre 2024 à janvier 2025, des projets de design (individuels et collectif) répondant aux problématiques posées. Certains projets ont été esquissés, d’autres davantage développés en allant même jusqu’à une phase de maquettage.
- Repenser l’ambiance et les fonctions du lieu
Une réflexion sur l’aménagement intérieur et extérieur de la médiathèque a été conduite sur plusieurs projets personnels avec l’objectif, d’une part, de renforcer une ambiance cosy et conviviale du lieu et, d’autre part, de l’adapter à de nouveaux/futurs usages.
En s’appuyant sur les atouts du bâtiment (riche en ouvertures), un travail a été initié sur les fenêtres et les vitrages pour faire entrer davantage de lumière naturelle dans la médiathèque et valoriser certains espaces sous-utilisés (comme la véranda de l’entrée). L’accueil en stage d’Alexia Bourgault a permis de tester en conditions réelles pendant le mois de mars 2025 une démarche plastique sur les éléments vitrés à l’aide de Blanc de Meudon.
L’étage du bâtiment, dont seulement la moitié est aménagée et utilisée pour la médiathèque, a fait l’objet d’un projet de création de nouveaux espaces dans une perspective de requalification et de réhabilitation de l’aile de l’ancienne tannerie. En y intégrant de nouvelles fonctions proches du concept de « tiers-lieu », l’équipement se déploierait sur l’ensemble du bâti avec des espaces dédiés à des usages spécifiques, en les connectant davantage avec l’antenne locale du Secours catholique qui partage les locaux avec la médiathèque en rez-de-chaussée.
- « Aller vers » les habitants : la médiathèque dans l’espace public
Pour développer la présence de la médiathèque dans la commune, une attention forte a été portée sur des projets de communication pour mieux identifier le lieu auprès des habitants : création d’un nouveau logo, campagne de communication de proximité (sous forme de panneaux-cartes postales disséminés dans la ville).
Un projet collectif a spécifiquement été développé autour d’un dispositif de médiation hors les murs, qui a pris la forme d’un « objet mobile » conçu à partir du leitmotiv « si vous n’allez pas à la médiathèque, la médiathèque viendra à vous ». Designé et fabriqué à l’école d’art à partir de matériaux de récupération issus de la Chutothèque, cette charrette équipée de roues de vélo reprend des marqueurs forts de l’identité du lieu (la cheminée de l’ancienne tannerie) et de la ville (nuancier de couleurs des habitations). Outre sa vocation de valorisation de la médiathèque (déclinée avec un nouveau logo et des affiches promotionnelles), Il intègre des services liés à la lecture sur place : assises, étagères.
La démarche et les projets proposés ont fait l’objet d’une restitution aux commanditaires en janvier 2025 puis d’une exposition collective à l’ESAD TALM-Le Mans (lors des Journées Portes ouvertes) en février 2025 puis à la médiathèque La Tannerie en mars-avril 2025.
Les suites
À partir de l’enquête menée et des préconisations présentes dans les projets proposés, l’équipe de la médiathèque a pu tester de nouvelles actions dès l’été 2025 :
- Des visites guidées et contées et des séances d’histoires hors les murs dans différents lieux de la commune (château, square, lac), parfois avec la charrette, à l’occasion de la manifestation nationale « Partir en livre ».

- Une campagne de communication sur les réseaux sociaux (« Lundi je lis ») avec la participation des commerçants de la commune : toutes les semaines, en juillet-août, une nouvelle « story » mettait en scène un commerçant avec la charrette devant son établissement pour présenter un « coup de cœur » (roman, BD, revue…) qui permettait de mettre en avant les collections de la médiathèque.
De manière plus pérenne, un dossier a été déposé par la Ville de Sillé-le-Guillaume auprès de l’ADEME en mai 2025, dans le cadre d’un appel à projets sur les mobilités douces, pour doter la médiathèque d’un vélo-cargo électrique permettant de proposer un service de portage de documents à domicile ou auprès d’établissements partenaires (par exemple résidence autonomie). Ce nouveau service à destination des publics adultes empêchés (seniors dépendants ou isolés, personnes en situation de handicap) sera opérationnel en septembre 2026 et accompagné de nouvelles actions de promotion de la lecture auprès de ces publics, et plus largement de toutes celles et ceux qui se retrouvent éloignés de la lecture et qui ne fréquentent pas la médiathèque actuellement.
Un chantier autour de la refonte de la communication va être engagé à partir de la proposition de nouveau logo créé par Floriane Jeanjean, aujourd’hui lauréate du DNSEP « Design & Territoires ». L’aménagement de la cour intérieure de la médiathèque est en cours et une concertation avec la nouvelle équipe municipale est lancée afin de moderniser l’intérieur.
En conclusion, cette expérience a permis d’expérimenter une autre approche des problématiques d’usages au sein d’un équipement vieillissant, certes moins experte que celle souvent proposée dans le cadre d’assistance à maîtrise d’ouvrage, mais tout aussi riche et pertinente. La méthodologie issue des sciences sociales a réussi, en un temps très court – une semaine –, à identifier assez finement et à consolider des enjeux de développement pour la médiathèque, à travers une lecture sensible du territoire et des gens qui y habitent. Les compétences artistiques et techniques de ces jeunes designers ont amené une réelle « plus value » dans les projets proposés et se sont révélés véritablement inspirants pour imaginer de « nouveaux futurs » à cet équipement de lecture publique.
Le regard de Clémence Rocton, bibliothécaire responsable de la médiathèque La Tannerie
« Ce projet était stimulant car annonciateur de changements mais déstabilisant de par sa forme puisque ce n’est pas le genre d’étude dont les élus ont l’habitude, il fallait donc faire des points réguliers afin de leur rendre compte de son avancée.
Mon idée de départ était de faire entendre que la médiathèque n’avait pas changé depuis plus de 20 ans et que l’intérieur avait besoin d’un bon « coup de jeune ». Quelle ne fut pas ma déception quand les premières conclusions sont tombées et que les pistes de travail se sont beaucoup orientées vers l’extérieur et sur la perception que les gens avaient du service !
La force de cette enquête réside dans le fait que les étudiants nous ont offert un regard neutre, extérieur. Les entretiens et les micro-trottoirs ont été riche d’enseignements : les gens se sont exprimés bien plus librement que s’ils avaient eu une bibliothécaire en face d’eux. Ce travail de collectage d’informations nous a appris la nécessité d’être soucieux de notre territoire et de ce que les habitants ont à dire et de nous en emparer pour orienter nos actions.
Aujourd’hui, nous utilisons la « charrette » qui renforce notre identité dans l’espace public. Cet « objet mobile », en plus d’intriguer les passants, a vraiment été conçu pour valoriser le service et nous permet de proposer la plus personnalisée des « bibliothèques de rue ». Question identification du service, on ne pouvait rêver mieux !
Et côté aménagement intérieur, j’ai la chance d’avoir pour base une enquête de terrain extrêmement fine à laquelle je me réfère régulièrement. Pour ne citer qu’un exemple, les étudiants ont relevé que la brique était omniprésente dans le bâti extérieur mais qu’une fois les portes passées, on ne la retrouvait pas à l’intérieur de la médiathèque. Par ailleurs, aujourd’hui, alors que je me questionne sur le renouvellement du mobilier, je peux m’appuyer sur un nuancier de couleurs pour savoir sur quels tons mettre l’accent.
Le rapport ainsi que les projets proposés par les étudiants mettent en lumière les possibilités infinies offertes par ce lieu que l’on pensait immuable et m’aident à justifier mes choix auprès de ma tutelle lorsque je soumets un projet.
Ce partenariat restera, pour ma collègue et moi, une belle aventure humaine. Grâce à l’engagement et à l’investissement des étudiants, nous avons bénéficié d’une base de travail précieuse que nous n’aurions pas pu construire seules. Cette expérience nous a permis de questionner nos pratiques au regard de la richesse et la singularité de notre territoire. »
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Un grand merci
- aux référents pédagogiques du DNSEP « Design & Territoires » de l’ESAD TALM-Le Mans : Miguel Mazeri et Ludovic Germain.
- aux étudiantes de la promotion 2024-25 : Catie Bossard, Alexia Bourgault, Anna Cainjo, Clara Gibard, Camille Gillet, Fleur Godin, Floriane Jeanjean (année 1), Anaïs Eloi, Quentin Jeanvillier, Sandrine Fix (année 2).
- à l’équipe (passée et actuelle) de la médiathèque La Tannerie de Sillé-le-Guillaume : Clémence Rocton, Sylvie Fouquet, Carole Coudray.
Pour en savoir plus sur la formation diplômante « Design & Territoires » de l’ESAD TALM-Le Mans : https://www.calameo.com/read/006922503b12934dbd152











